NOUS CONTACTER

 

23 juin 2017

Paris - 01:53

GMT +1

Météo du monde

Horloge parlante

Généalogie France-Canada, par Edouard Duc

 

Généalogie au Canada français

 

On ne saurait trop recommander trois publications :

- celle du 14e Congrès National et Salon de Généalogie, dont le Québec fut l’hôte d’honneur, et qui se tint à Bourges du 8 au 11 mai 1997 (Bourges, n°38, 1997). Ce congrès est le premier événement franco-québécois marquant de l’histoire de la généalogie. Une complémentarité s’établit entre le paléographe, le phonéticien, le géographe et l’historien.

-  le livre publié sous la direction de Marcel Fournier, Les Origines familiales des pionniers du Québec ancien (1621-1865), Québec, Fédération québécoise des sociétés de généalogie, Paris, Fédération française de généalogie, ill., cartes, 2001, 276 p.

- la collection de douze livres intitulée Ces villes et villages de France… berceau de l’Amérique française, Commission franco-québécoise sur les Lieux de mémoire communs, publiée sous la direction de Janine Giraud-Héraud et Gilbert Pilleul. À chacun des volumes correspond une région française : 1) Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne, 2) Aquitaine et Midi-Pyrénées, 3) Basse-Normandie et Haute-Normandie, 4) Bourgogne et Franche-Comté, 5) Bretagne, 6) Centre, 7) Île-de-France, 8) Nord – Pas-de-Calais et Picardie, 9) Provence-Alpes-Côte-D’azur et Languedoc-Roussillon, 10) Pays de la Loire, 11) Poitou-Charentes, 12) Rhône-Alpes, Auvergne et Limousin.

Chacun des douze livre de cette collection comprend trois parties : d’abord il présente les biographies des personnages majeurs, nés en France et ayant joué un rôle important dans la fondation de la Nouvelle-France ; ensuite il dresse une liste de tous les pionniers partis en Nouvelle-France, jusqu’au XVIIIe siècle, ainsi qu’une description de la ville ou du village où ils sont nés ; enfin, il établit des chemins de mémoire, à valeur historique et touristique, jalonnés de lieux de mémoire témoignant du souvenir de ces pionniers et de cette histoire commune.

 

La réalité du souci généalogique canadien-français

Les relations culturelles entre le Québec (et plus largement l’Acadie, le Canada français et l’Amérique française) et la France ont leurs racines et finalement leurs raisons d’être parce que les deux pays ont un lien historique très fort qui a duré plus d’un siècle et demi, une histoire commune, celle de la Nouvelle-France. L’un des symptômes les plus marquants est cet intérêt considérable que les Québécois portent à leur généalogie, c’est-à-dire à leurs racines et origines françaises, « source de fierté et d’admiration », écrit Marcel Fournier (p. 9). Les Québécois ont toujours fait preuve d’une curiosité inouïe pour savoir qui étaient leurs ancêtres français, et de qui ils descendent particulièrement. Ils « donnent une valeur très forte à l’ancêtre porteur du nom par lequel ils se sentent rattachés à une province française » (p. 11). En effet, le patronyme constitue pour une bonne part l’identité d’un individu. « C’est par lui qu’il se rattache à une famille, c'est-à-dire à une histoire et à un terroir. (…) le nom est même le seul moyen pour un homme de retrouver ses racines. » (émission « 2 000 ans d’Histoire », sur France inter, du lundi 7 juin 2010). Comme l’écrivait l’acadienne Antonine Maillet, « être acadien ce n’est pas occuper un territoire, c’est être descendant de quelqu’un ».

 

Ainsi, rapidement, la recherche généalogique devient pour les Canadiens français « un sport national », une source et un repère de sociabilité, notamment à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Si cette recherche concerne dans un premier temps les élites, rapidement toute la population canadienne-française cherche à découvrir ses ancêtres familiaux. Cette activité à valeur historique devient très tôt un repère primordial pour se donner une identité. Les sociétés généalogiques se multiplient, ainsi que les voyages en France, dont généralement l’un des principaux buts est d’aller rechercher sur place de quelle région l’on vient, la visiter, et faire connaissance avec de lointains cousins d’une même descendance.

 

Ascendances, descendances et géographie généalogique

Trois grandes régions françaises fournissent la majorité des colons au Canada : le Poitou, l’Aunis et la Saintonge (Poitou-Charentes), la Normandie et le Perche (Haute et Basse-Normandie), et l’Île-de-France. Concernant des chiffres précis, on peut renvoyer aux références d’Archange Godbout[1]. Si la majorité des archives relatives aux ascendances canadiennes-françaises se trouvent au Québec, celles de la période de domination française ont été rapatriés en France par les autorités coloniales lors de la Conquête. En 1890, les Canadiens français sont sur le continent américain depuis plus de 250 ans, et comptent près de dix générations, dont le folklore garde mémoire des origines. Les traditions québécoises plongent leurs racines dans les régions françaises et affirment leur vie propre en terre canadienne. Concernant les provenances françaises au Canada au XVIIe siècle et les cartes qui l’illustrent, Hubert Charbonneau et André Guillemette en dresse un portrait éclairant et précis[2].

 

 

Un repère de sociabilité

Dans les correspondances, nous retrouvons ce souci généalogique. La longue correspondance entre les deux curés de campagne normand et québécois[3] naît de ce besoin côté québécois de découvrir les cousins de la mère-patrie. Le curé québécois, de la région de Trois-Rivières, à Saint-Boniface-de-Shawinigan précisément, trouve dans un journal qu’il existe un curé du même nom que lui en Normandie, à Chambray-sur-Eure, et, associé à sa curiosité, s’engage une correspondance de plus de douze ans. Le curé canadien-français désire concrétiser ses recherches généalogiques par un voyage qu’il effectue en 1896, et constitue un des nombreux exemples de cette passion généalogique des Québécois. La collaboration de ce curé avec le généalogiste François Lesieur Desaulniers le montre également. D’ailleurs le curé normand aussi se prête alors à ces enquêtes généalogiques.

Il s’agit de prendre conscience, par la généalogie, de sa dimension historique, d’élaborer une mémoire, se souvenir et entretenir les liens de parenté issus de ces chaînes généalogiques. La famille est chez les Canadiens français le principal agent de socialisation. Ces réseaux de parenté sont corollaires à un fort sentiment d’appartenance, et celui-ci est élargi avec enthousiasme jusqu’à la France. Les résultats des recherches généalogiques rapprochent concrètement Français et Canadiens français, comme membres de mêmes familles, ce qui, côté québécois, recouvre une importance non négligeable. Les liens de parenté s’agrandissent, la sociabilité familiale s’élargit. Il se tisse de part et d’autre de l’océan une structure de parenté qui suscite une sociabilité de la généalogie, et qu’accentuent de surcroît l’identité et la communauté linguistiques, ethniques, souvent religieuses, quelquefois professionnelles. Cette sociabilité élargie se limite à quelques voyages et à la lecture de lettres venues d’outre-Atlantique, lesquelles constituent des événements peu communs et dignes d’attention, de la part du destinataire, de sa famille et de ses cercles de connaissances. La lecture des nouvelles de l’Ancien ou du Nouveau Monde participent activement de cette sociabilité familiale, qui est à la fois interfamiliale et extrafamiliale. Ces correspondances jettent des ponts entre foyers de famille éloignés, mais aussi entre l’instance privée de la famille et une sociabilité extérieure plus large et publique, qu’occasionne la réception d’un « cousin » ou la lecture d’une de ses lettres au voisinage, dans la paroisse, etc. Non seulement le nombre de ces voyages, et très probablement de ces correspondances, est assez important, mais en plus il revêt une envergure difficilement appréciable quant à sa portée psychologique et culturelle indéniable, plus particulièrement au Québec, où l’attachement au mythe de la mère-patrie est alors très présent.

La recherche de leurs origines procure aux Canadiens français un repère de sociabilité fondamental, constitutif de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. De ce repère de sociabilité, que représente la généalogie, au repère d’identité, le pas est vite franchi. La généalogie est un des moyens d’une formation et d’une reconnaissance identitaires.

Français et Canadiens français prennent part à ces recherches généalogiques. C’est une des dimensions de l’esprit de collaboration et de solidarité entre les deux pays, entre les centres de recherches généalogiques, entre les « chasseurs d’ancêtres »[4]. Renseignements, informations, publications de listes nominatives, sont échangés dans un esprit d’entraide associatif.

 

Voyages généalogiques

Le généalogiste Denis Beauregard écrit :

« Certains généalogistes veulent avant tout savoir d’où est venu le premier ancêtre ayant traversé l’Atlantique. (…) D’autres généalogistes aimeraient faire un pèlerinage, respirer le même air, les mêmes parfums, les mêmes champs de blé ou les mêmes bosquets que l’Ancêtre, celui avec un grand A. »[5]

 

À cette époque, le premier Canadien français à avoir initié cette tradition de la visite du village d’origine de son ancêtre est le Premier ministre du Québec, Honoré Mercier. Il réalise, lors de son voyage officiel en France, des recherches sur ses ancêtres, à Tourouvre, dans le Perche :

« M. le préfet de l’Orne vient de m’adresser des renseignements concernant les investigations faites par M. Mercier, pendant son séjour en France, pour retrouver l’acte de naissance d’un de ses ancêtres, et rechercher les membres de sa famille qui existeraient encore à Tourouvre ou dans les environs de cette localité. J’ai l’honneur de vous envoyer sous ce pli pour votre information une copie de ce document »[6].

La copie susdite contenant les renseignements sur les ancêtres français d’Honoré Mercier, ne se trouve pas jointe aux archives du Quai d’Orsay, mais se trouve au Centre des archives diplomatiques de Nantes :

« M. Mercier écrivait à M. le curé de Tourouvre pour le prier de faire des recherches sur les registres de la paroisse, à l’effet de retrouver l’acte de naissance de son ancêtre, Julien Mercier, né à Tourouvre en 1626, émigré vers 1650 au Canada, où il s’est marié et à fait souche d’une nombreuse famille (…). A la sortie de l’église, M. Mercier prenant la parole pour remercier les habitants de Tourouvre de leur bon accueil a refait le récit de l’émigration au 17e siècle et rappelé les luttes que les Français du Canada ont eu à soutenir pour demeurer français, ainsi que leur désespoir de n’avoir pu y réussir.

L’orateur était entouré d’une assistance nombreuse et fort sympathique. Le soir, il a reçu un certain nombre de visites, et notamment celles de quelques parents éloignés qui avaient gardé le souvenir du départ, jadis, pour le Canada, d’un membre de la famille. Une famille Mercier aurait, paraît-il, des attaches certaines avec le Premier ministre de la Province de Québec »[7].

 

L’intérêt est si vif que Mercier dote l’église locale de deux vitraux, dont l’un représente le départ de l’ancêtre Julien Mercier vers la Nouvelle-France en 1647, et le deuxième le retour d’Honoré Mercier dans la chapelle d’origine de son ancêtre. Mercier conçoit aussi le projet de faire ériger un monument dans le cimetière de la ville de Tourouvre, à la mémoire de son aïeul.

De la même manière, le premier ministre Wilfried Laurier projette quelques recherches à son sujet, sur son ascendance française, comme l’exprime une dépêche du consul Kleczkowski :

« Dans un entretien que j’ai eu à Ottawa avec le Premier ministre, il a confirmé qu’il se rendrait à Londres pour la célébration du Jubilé de la Reine au mois de Juin prochain. C’est la première fois que M. Laurier, âgé aujourd’hui de 56 ans, traversera l’Atlantique. Il ne manquera pas m’a-t-il dit, de se rendre en France où l’attirent tout particulièrement les souvenirs de son origine. C’est dans les environs d’Angoulême que serait le berceau de sa famille »[8].

 

À la fin du XIXe siècle, Louis Herbette est le grand promoteur des rapprochements entre Français et Canadiens français. Un extrait du journal Le Temps témoigne de sa vive activité lors d’une de ses missions, dont la généalogie et la tradition familiale ne sont point absentes :

« A l’inverse de ce qui se produit chez nous, la population augmente sans cesse, et les Français de là-bas sont considérés comme ayant peu d’enfants s’ils n’en élèvent pas six à huit. (…) Les fils n’ont rien abandonné des traditions paternelles, et M. Herbette nous racontait qu’on saisit fort bien, dans le parler français, qui est leur langue maternelle, l’accent de telle ou telle province qui fut la province originelle des arrière-grand-pères. Dans certaines parties du Canada, c’est l’accent normand ; dans certaines parties de la Nouvelle-Angleterre, c’est l’accent breton ; ici et là, ce sont les locutions de la Saintonge ou du Languedoc. Mais [ils] parlent notre langue à la perfection et restent Français de cœur et d’esprit, [ils] s’estiment bons et fidèles citoyens du Canada (…). Voici maintenant quel était le but de la mission de M. Herbette : visiter les régions où les Français ont conservé toutes les traditions de la mère-patrie, et rechercher les moyens de faciliter leurs rapports avec la France pour l’étude de la langue maternelle, la recherche de leur parents ou de leurs alliés restés en Europe, le développement des arts, des sciences et des lettres avec les traditions des écoles françaises, l’étude de nos maîtres, en un mot les moyens de faire cesser l’isolement dans lequel ils se trouvaient de nous et de substituer à cet isolement un échange de sympathie d’abord, de services intellectuels et moraux ensuite »[9].

 

Dans « une lettre du Cardinal Villeneuve aux Canadiens » du 19 janvier 1936, ce dernier, archevêque de Québec, raconte son voyage en Europe et notamment en France. Il rencontre de nombreuses personnalités importantes des relations franco-québécoises, comme Chiappe, Philippe Roy, Brugère, le duc de Lévis-Mirepoix, Pierre-Étienne Flandin et Gabriel Hanotaux de l’Académie française. Il passe à la Maison canadienne des étudiants, l’Institut catholique, le Comité France-Amérique. Il chemine dans les provinces fondatrices du Canada, au pays de l’Aunis et de la Saintonge « provinces d’origine d’un si grand nombre de colons français au Canada, pendant le premier siècle de notre histoire ». Il est reçu à La Rochelle par le maire M. Vieljeux, également par l’association « Amitiés canadiennes » des régions de l’Ouest de la France présidée par M. Cailloux. Il passe à l’Île de Ré « dont l’une des six paroisses, Sainte-Marie, fut le lieu de naissance de Notre ancêtre Mathurin Villeneuve » : ainsi son aïeul français est un Rétais. Il visite ensuite Brouage « lieu natal du fondateur de Québec, Samuel de Champlain », la ville de Rochefort où, « ici aux archives de la Préfecture maritime, on Nous avait réservé la surprise d’un document de famille découvert comme à point nommé », puis à Saintes, Bordeaux, Lourdes, Beaulieu-les-Fontaines, Chartres, Solesmes, Lisieux. « Nous devions goûter les charmes d’un intérêt toujours aussi enchanteur jusqu’à Honfleur et jusqu’au Havre »[10]. Son parcours est ainsi fortement marqué par la recherche généalogique, et suit les principales provinces françaises à l’origine de la population canadienne-française.

Outre ces voyages officiels de personnalités canadiennes-françaises en France, des voyages ou « pèlerinages » de groupes canadiens-français sont organisés, lancés sur les traces de ce qui est alors communément appelé le « pays des ancêtres ». Le gouvernement canadien, les sociétés généalogiques et associations familiales du Québec organisent des séjours en France pour permettre aux membres de telle ou telle famille de découvrir les différents lieux de naissance de leurs ancêtres émigrés. Deux articles du journal Le Matin des 21 et 22 août 1927[11] décrivent ainsi les personnes venues effectuer « un pèlerinage au pays des ancêtres », à Cherbourg, le parcours qu’ils ont à travers toute la « verte Normandie », les visites, les inaugurations de bornes commémoratives, puis à Paris et dans toute la France pour « chercher de par nos provinces le souvenir des premiers colons du Canada, leurs pères ». La lecture de ces articles est significative : « Québec, la Normandie, c’est la même chose ! Cherbourgeois, ce sont vos cousins que vous recevez (…). Ce que nous venons faire en France ? Nous allons revoir la terre maternelle, notre foyer ancestral. (…) Nous avons des ancêtres communs dormant ici leur dernier sommeil (…). Nous nous souvenons de nos ancêtres ».

Le discours de M. Valmont Martin, maire de Québec, dans un banquet donné par la ville de Rochefort en son honneur, sous-entend le séjour en France d’un groupe de Canadiens français avec lui, et dont la venue a un dessein généalogique :

« Nous sommes ici dans une atmosphère qui nous plaît. Venus en France pour rechercher les traces de nos ancêtres, nous avons retrouvé à Rochefort le souvenir des fondateurs de notre pays. Nous y avons vu des documents qui nous enchantent. Nous sommes ici pour nous réchauffer à votre contact. Nous avons eu pour nous guider nos grands hommes et les principes de survivance de notre nationalité : c’est-à-dire notre langue, notre tradition, notre foi. Ce sont nos étoiles, et si les nuages obscurcissent ces étoiles, il subsiste notre boussole : "la France" »[12].

 

Lors de son élection comme correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques en 1938, le sénateur Raoul Dandurand rappelle brièvement dans son discours, rapporté dans le journal Paris-Canada, le souvenir de son ancêtre français :

« Vous imaginez quels peuvent être les sentiments d’un Canadien-français qui est accueilli à l’Institut. S’il pense que son aïeul le soldat Dandurand, qui était du diocèse de Paris, a pu, avant d’aller servir en Nouvelle-France s’arrêter devant le palais des bords de la Seine, comment ne pas être étonné lui-même de ce retour, et s’il pense au Canada, comment ne pas être infiniment reconnaissant de l’hommage qui, en sa personne, est fait à son pays »[13].

 

 

Généalogie et lieux de mémoire

Cette volonté de recherche généalogique révèle le besoin d’affirmer une histoire commune, et d’entretenir la mémoire de cette histoire franco-canadienne. Pour les Canadiens français cela permet de manifester au Canada et en Amérique leur attachement à la France.

 

L’exemple de la ville de Brouage en Charente-Maritime, ville natale de Champlain, le fondateur de la ville de Québec, est significatif de cet appel à l’histoire commune, à la généalogie, au souvenir :

« M. Brandelis, maire de Brouage, a adressé récemment au maire de Québec la lettre dont j’ai l’honneur d’envoyer, ci-joint, à Votre Excellence le texte tel qu’il a été reproduit par le journal La Patrie. Dans cette requête M. Brandelis sollicite l’appui financier de la ville de Québec pour la restauration de l’église de sa commune »[14].

La lettre de M. Brandelis montre le contexte très anticlérical en France à cette époque, ce qui n’est absolument pas le cas au Québec, et cela semble bien se savoir en France. Au-delà des problèmes religieux qui sensibilisent énormément les Canadiens français, et sur lesquels le maire de Brouage insiste dans sa lettre auprès du maire de Québec, l’auteur argumente particulièrement sur l’attachement historique des deux villes et le lien qui les unissent : le « grand homme » Samuel de Champlain. Sa lettre est donc reproduite dans le journal La Patrie, et est intitulée « La Supplique de Brouage à Québec », sous-titrée « pourquoi on doit avoir recours à l’étranger pour réparer une église historique », et dont voici quelques extraits révélateurs de ce lien qui nous intéresse entre la généalogie et les lieux de mémoire, deux dimensions ravivant une origine commune, en l’occurrence Champlain :

« Encouragés par les liens qui rattachent notre petite ville de Brouage à l’importante ville de Québec dont notre compatriote Champlain est le fondateur, nous vous adressons M. le Maire, notre humble supplique. Notre vieille église, riche en souvenir historique, dans laquelle l’illustre Samuel de Champlain a reçu le baptême, et à l’ombre de laquelle a été édifié un monument à ce grand homme a dû subir le sort des remparts si célèbres de notre ville (…). L’esprit anti-clérical des conseillers de la section d’Hiers, et la haine qu’ils éprouvent pour Brouage, nous mettent dans une triste situation. Il est bon que vous sachiez que notre antique cité, fondée par le Cardinal de Richelieu pour défendre la religion menacée par les Huguenots alliés aux Anglais etc. (…). La section d’Hiers, la plus forte compte 8 conseillers. Celle de Brouage, 4. (…). La bonne volonté et les sacrifices de la population composée de pauvres marins-pêcheurs ne peuvent arracher à une ruine aussi certaine que prochaine ce bel édifice religieux »[15].

Le maire de Brouage joue sur toutes les cordes sensibles canadiennes-françaises, à savoir d’une part l’anticléricalisme français, dénoncé par ailleurs avec virulence dans ce même article contre le « règne de Briand qui dynamite les églises ». D’autre part, il nomme Richelieu, qui fit beaucoup pour le peuplement du Canada ; il se met à la place des Canadiens français comme marins-pêcheurs, défenseurs de la religion contre les huguenots anglais, et étant de surcroît en minorité. Il rappelle ainsi les composantes sensibles de la réalité canadienne-française. Seule la première partie de ces extraits nous concerne directement, et la ville de Québec soutient Brouage par la suite : « Quoiqu’il en soit ne restons pas sourds à la supplique de nos cousins de Brouage. Arrachons aux dynamiteurs officiels la vieille église où fut baptisé le père du Canada-français »[16].

On peut noter que M. Brandelis, maire de Brouage, avait été, avant cet événement, l’un des représentants français pour la célébration du troisième centenaire de la fondation de Québec par Champlain. Cette célébration « devait être avant tout une fête canadienne-française, une fête de famille »[17].

 

L’inauguration du monument à François de Montmorency-Laval, offert à la France par la Province ecclésiastique du Québec, témoigne également de ce souci de rappeler une généalogie commune entre « la vieille France d’Europe et la jeune France d’Amérique ». Ces rappels du passé commun, des racines communes, veulent manifester les liens de parenté qui existent de part et d’autre de l’Atlantique, et montrer l’importance qu’ils recouvrent dans l’amitié qui unit les deux peuples. Monseigneur Beaupin, du diocèse d’Evreux, nommé chanoine honoraire de Québec, prononce à cette occasion un discours dans l’église de Montigny-sur-Avre, le 5 juillet 1923. Dans son Eloge, il précise aussi l’inscription du monument inauguré en l’honneur et pour le souvenir de Montmorency-Laval :

« en érigeant ce monument à Mgr de Montmorency-Laval, dans l’église de sa paroisse, la Province de Québec a voulu exprimer sa fidèle gratitude non seulement au premier évêque de la Nouvelle-France, mais à la Mère-Patrie [et] en s’associant à cet hommage, la France, fière et reconnaissante, a voulu témoigner au Canada-français la fidélité de son maternel souvenir »[18].

 

De plus, les familles venues de France ont essaimé sur le sol canadien leurs noms dans la toponymie même du Québec, constituant ainsi une « géographie généalogique »[19]. On retrouve un très grand nombre de noms de lieux en partage, comme par exemple les toponymes « Anjou » et « Angers », communs au Canada avec Masson-d’Angers ou encore Ville d’Anjou (1956) sur l’île de Montréal. Une ville d’Angers est aussi fondée en 1869 sur les bords de la rivière des Outaouais, et dont le premier prêtre est précisément originaire de la ville d’Angers en France[20]. Ces similitudes toponymiques, quelquefois anciennes, favorisent les échanges entre ces villes. La même chose se constate pour les noms de rues.

 

Travaux généalogiques

Jean Lionnet écrit : « Les Canadiens-français ont leurs papiers de famille, comme des nobles : le dictionnaire généalogique de l’abbé Tanguay n’est-il pas leur Gotha ? »[21]. Ce dictionnaire est en effet le premier grand ouvrage canadien-français de référence concernant la généalogie[22]. Ce « dictionnaire Tanguay » couvre la période du début de la colonie jusqu’à 1760, et donne en introduction (t. 1) un « aperçu étymologique et historique sur les noms ». Un article de Kathleen Mennie de Varenne donne en outre une liste des ouvrages de référence dans le domaine généalogique depuis 1760, les pionniers, biographies et monographies familiales[23].

L’intérêt est plus vif au Québec qu’ailleurs, et les travaux plus approfondis. Claude Massé[24] précise : « Leur avance sur nous, en ce domaine est considérable. Il y a longtemps que les plus anciennes familles de pionniers ont été identifiées et répertoriées. Dans la dernière moitié du [XIXe siècle], il existait déjà des dictionnaires familiaux recensant toute la population depuis le premier ancêtre venu de France ». L’auteur cite en premier lieu le monumental ouvrage de l’abbé Tanguay, « qui donnait aux Canadiens d’origine française le privilège d’être les seuls francophones de souche populaire à posséder des livres de famille, alors qu’au "vieux pays" ceux-ci étaient réservé à la noblesse ou du moins aux familles d’une particulière importance ». On peut préciser que le prêtre et généalogiste Cyprien Tanguay fait une visite à Paris en 1867. Ce goût insatiable de la recherche ne se limite pas au seul ancêtre parti un jour vers le Nouveau Monde mais aussi et même à l’ascendance de cet ancêtre : « Savoir que tel ancêtre est né en telle année dans telle paroisse ne suffit plus et les Canadiens manifestèrent le désir de connaître la famille dont ils étaient issus, les racines de celui qui n’avait pas hésité à émigrer ». En effet, une fois le lien filial établi, les Canadiens français poursuivent leurs recherches dans les archives françaises pour remonter quelques générations supplémentaires.

Le sulpicien François Daniel est l’auteur du premier ouvrage généalogique publié au Québec sur l’Histoire des grandes familles françaises contemporaines (Montréal, 1867, 618 p.). Mais son étude ne porte que sur les grandes familles nobles, comme ce qui se faisait alors en France, à la différence de Tanguay qui dresse avec précision la généalogie de toutes les personnes du Québec, de 1608 à 1765. Voici comment le généalogiste René Jetté résume l’influence de Tanguay dans son Traité de généalogie :

« Tanguay a exercé sur trois points une influence déterminante et indélébile sur le développement ultérieur de la généalogie au Québec : il est le point de départ magistral d’une production généalogique autonome, détachée aussi bien des cabinets des juristes que des œuvres des historiens, il montre que la généalogie n’est pas qu’une affaire de noblesse ou de notabilité, mais que toute personne a des ancêtres, et il enseigne qu’une généalogie ne s’établit que sur preuves et qu’au Québec, les registres paroissiaux, catholiques en particulier, constituent normalement la source de preuve la plus adéquate des événements et des liens de parenté »[25].

Son ouvrage s’inscrit au début d’un large mouvement d’intérêt, d’un engouement pour la généalogie dès les années 1860.

 

En 1895, le Bulletin des recherches historiques (1895-1968) de Pierre-Georges Roy, premier conservateur des archives du Québec, est la première revue au Québec à publier des articles à caractère généalogique, et marque le début d’une production typiquement généalogique, avec Pierre-Georges Roy, Édouard-Zotique Massicotte, Aegidius Fauteux, Archange Godbout. Certaines généalogies de familles et biographies d’ancêtres français sont alors publiées. À la fin du XIXe siècle, de nombreux historiens s’intéressent à la généalogie : Benjamin Sulte, Gérard Malchelosse, François Lesieur Desaulniers, Raymond Masson, les abbés Michel Forgues, Charles Beaumont, David Gosselin, Adolphe Michaud.

En 1913, l’avocat Joseph Drouin fonde l’Institut généalogique Drouin, lequel vise à établir l’ascendance généalogique des Canadiens français.

La Revue d’Histoire de l’Amérique Française de Lionel Groulx fondée en 1947 comporte aussi un grand nombre d’informations généalogiques, tels que des recensements et listes d’immigrants français au Canada français. La publication d’un inventaire des greffes des notaires du régime français, en 22 tomes édités chez Roch Lefebvre de 1943 à 1970 est aussi à mentionner.

On peut préciser que la Société du parler français au Canada est fondée à Québec en 1902 sous les auspices de l’Université Laval par Adjutor Rivard et l’abbé Stanislas Lortie, qui est un généalogiste.

 

Voyages de recherche généalogique en France

Dans sa biographie de Louis Jolliet, Ernest Gagnon écrit :

« Le culte des ancêtres est un des traits caractéristiques des familles franco-canadiennes. On dirait que la rupture des liens politiques qui nous attachaient à la France a eu pour effet de rendre plus chers encore les liens du sang qui nous unissent à notre ancienne mère-patrie »[26].

 

Rapidement le champ de la recherche s’élargit aux archives françaises, que plusieurs Canadiens français viennent spécialement consulter et dépouiller en France. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, plusieurs écrits sont réédités au Québec sur la Nouvelle-France, des sociétés historiques sont fondées, et, de plus en plus, les Canadiens français se rendent en France pour consulter les sources et en prendre copie.

Il faut citer à cet endroit le franciscain Archange Godbout, mort en 1960, qui réalise à deux reprises des stages généalogiques en France. Il étudie de 1919 à 1923 les archives de Normandie, du Perche, de Bretagne, du Maine et de l’Anjou, et, de 1929 à 1932, celles de La Rochelle, c’est-à-dire un ensemble presque inexploité. De son premier voyage il publie en 1925 un livre intitulé Origine des familles canadiennes-françaises. Godbout fonde le 3 septembre 1943 à Montréal la Société généalogique canadienne-française, qui publie une revue trimestrielle intitulée Mémoires. Cette société organise cours et conférences. Les recherches s’étendent à tous les échelons : mariages des parents, naissance des frères et sœurs, surnoms, paroisses, lieux de recherche en France, professions, activités, les conditions, modalités et motifs de départ. En 2002, cette société publie un guide qui fait connaître toute la richesse documentaire accumulé depuis 1943[27]. Elle adhère en 1984 à la Fédération québécoise des sociétés de généalogie, et possède un site internet : www.sgcf.com

En outre, il existe de nombreux guides de France, de tours de France canadiens, pour aider spécialement les Québécois dans leurs recherches généalogiques au travers de l’Hexagone. C’est le cas, par exemple, de la collection de douze livres, intitulée Ces villes et villages de France… berceau de l’Amérique française, mentionnée au début de l’article. Ces guides démontrent généralement que les racines des Québécois sont multiples, et que leur retour aux sources est lié au « souvenir de l’ancêtre fondateur de telle lignée »[28]. De très nombreuses listes de noms de personnes partis s’installer au Canada du XVIe au XVIIIe siècles, avec la date et la ville française d’origine, sont établies pour tous les départements français. Ces listes sont quelquefois dressées d’après des études démographiques historiques d’institutions québécoises.

 

Toutes ces recherches, publications, voyages s’intéressant à la généalogie, « permettent aussi de reconstituer des liens entre les pionniers issus d’un même foyer d’émigration et de mettre le doigt sur les traditions migratoires et des migrations en chaîne s’appuyant sur des réseaux d’entraide familiale ou de solidarité de provenance qui se maintenait, parfois pendant plusieurs générations, entre les immigrants du Canada, leur famille française et leur terroir d’origine »[29].

 

Exemples

On trouve par exemple un « Léonard Faucher, dit de Saint-Maurice, venant de la paroisse de Saint-Maurice à Limoges, né vers 1646, de Barthelémi et de Sibille Briance » ; ou encore un « François Vignault, dit Tranchemontagne, né en 1665 de Gabriel et Françoise Bernard »[30]. De chaque personnalité québécoise émergente, dans quelque domaine que ce soit, est recherchée la généalogie et l’ancêtre débarqué au Nouveau Monde. Ainsi ont été démontrées les origines franco-québécoises de la chanteuse Madonna, « dont la mère s’appelle Madonna-Louise Fortin et dont un arrière-grand-père maternel est un Fortin venant de Sherbrooke au Québec et un arrière-grand-père paternel est aussi un Fortin venant de Saint-Simon de Rimouski au Québec, descendant tous deux du Percheron Julien Fortin ayant émigré de France au Québec en 1650 »[31].

 

Une question d’identité

L’intérêt des Canadiens français est considérable et général pour leurs origines françaises et la recherche de leurs ancêtres. Il est question de montrer, de prouver formellement sa différence, son origine et originalité françaises dans un monde anglophone. La généalogie les rattache à l’histoire, leur fabrique une mémoire, dont le point de départ est l’ancêtre émigrant en Nouvelle-France. Ces recherches généalogiques répondent, surtout pour la période étudiée ici (1860-1960), à un besoin de justifier son appartenance française, un besoin de repères et de reconnaissances pour asseoir ses revendications culturelles et identitaires. Les recherches généalogiques canadiennes-françaises se réalisent dans un souci historique et identitaire beaucoup plus que dans un souci mondain ou aristocratique. Il n’est pas question d’annuaires généalogiques princiers, mais de se rapprocher et de s’attacher à la mère-patrie et s’affirmer dans un monde largement anglophone d’assimilation.

Cette passion et curiosité pour la généalogie chez les Canadiens français s’inscrivent alors dans un contexte idéologique de retour aux sources, d’attachement à la France et de revendications culturelles spécifiques en Amérique du Nord.

 

Conclusion

La généalogie est une des dimensions primordiales des relations culturelles et sociales entre le Québec et la France. L’incroyable développement de la généalogie la transforme en une science à part entière, dont l’intérêt, complémentaire de l’histoire, ne porte pas tant sur l’étude des différentes mobilités sociales intergénérationnelles, que sur une prise de conscience de son histoire et de son identité. Elle dévoile une des dimensions essentielles des relations entre Français et Canadiens français. « Quatre des six millions de Canadiens francophones descendent des 3 380 premiers colons de la Nouvelle-France, venus de notre pays. La recherche généalogique est aujourd’hui, au Québec, une industrie »[32]. La culture de la généalogie est très profonde au Québec, et les Québécois montrent l’exemple, donnent le ton dans ce domaine, et ont beaucoup de choses à enseigner.

 

Édouard Duc

 



[1] Archange Godbout, « Nos hérédités provinciales françaises », Les Archives de Folklore, 4 vol., t. 1, Montréal, Fides, 1946. Le Centre-Ouest fournit de 1608 à 1700, 27,3 %, puis de 1700 à 1765, 17,1 %. Pour les mêmes périodes, la région normande fournit 22,4 % puis 10,9 % ; et l’Île-de-France 14,7 % puis 12,2 %.

[2] Hubert Charbonneau et André Guillemette, « Provinces et habitats d’origine des pionniers de la vallée laurentienne », dans Claude Poirier, Langue, espace, société : les variétés du français en Amérique du Nord, Sainte-Foy, PUL, 1994, p. 158-181

 

 

 

 

Amérique du Nord


 

 

Généalogie des Français d'Amérique du Nord (des débuts à 1721 et ancêtres étrangers)

 

Le site FrancoGène propose une très riche base de donnnées reprenant les éléments de généalogie des Français d'Amérique du Nord depuis leur installation jusqu'en 1721.

Accéder au site

 

 

Généalogie Lefebvre

 

Lefebvre :  du latin faber "ouvrier, forgeron, artisan".
Ce site est devenu, au fil du temps, une porte d'entrée pour celui qui recherche un ancêtre Lefebvre en Amérique du Nord.

Accéder au site

 

 

 

Canada


 

 

Etude sur les soldats des troupes françaises envoyés en Nouvelle-France lors de la guerre de Sept Ans (1755-1760)

 

La Société généalogique canadienne-française a lancé en 2006 le projetMontcalm visant à constituer une base de données sur les quelque 7 100soldats et officiers envoyés en Amérique au cours des années précèdantla conquête du Canada.
Cette recherche permettra d'établir le nom etle nombre des soldats venus en Nouvelle-France, d'identifier ceux quisont décédés en Amérique du Nord, ceux qui s'y sont établis et ceux quisont rentrés en France en 1760.

Accéder au site

 

 

Fichier Origine

 

Destinée aux chercheurs en histoire et aux généalogistes, cette base répertorie les actes trouvés dans le cadre du projet franco-québecois de recherche sur les origines familiales des émigrants français et étrangers établis au Québec, des origines à 1865.

Accéder au site

 

 

 

Monde


 

 

La galaxie des Pasteur

 

A travers cette base généalogique de données, vous découvrirez toutes les branches des familles Pasteur dans le monde et leur histoire en France, en Suisse, en Angleterre, en Hollande, en Italie, au Canada et aux Etats-Unis.
Saviez-vous que, du début du XVIIème siècle jusqu'au milieu du XIXème siècle, sept générations de Pasteur ont servi comme bourreaux en Suisse ?

Accéder au site

 

 

Site généalogie des Goulin et Bascans

 

Ce site présente la généalogie des familles Goulin, Goullin, Goulain et Bascans, soit 9 000 personnes résidentes dans le monde entier. 
Leur aïeul, le sire Jean Goulin, originaire de Saint-Dizier en Perthois en Lorraine, était barbier et valet de chambre de Louis de Lorraine : il fut annobli par son maître le 23 décembre 1522.

Accéder au site

 

 

 

Territoires anglo-saxons


 

 

Emigrés français partis en territoire anglo-saxon

 

A partir de milliers de documents (liste de passagers, demandes de passeports, liste d’enrôlement dans l’armée…) le site Ancestry vous permet de retrouver la trace de parents éloignés partis pour « une vie meilleure ». 

Accéder au site

 

 

 

 
   

© 2009 RACINES FRANCE

plan du site |

écrire